« Ben Laden est devenu un mythe »

INTERVIEW – Avec Inspire, Al-Qaïda se lance dans l’édition numérique. Le deuxième numéro de cette revue est diffusé sur Internet depuis une semaine. Exclusivement en anglais, le premier numéro est sorti en juin dernier. A l’intérieur de l’ouvrage, les dernières informations sur les combats au Yémen, des Interviews de djihadistes et des conseils pratiques pour monter une opération. Avec Inspire, Al-Qaïda institutionnalise sa communication, il y a même des adresses e-mail pour contacter la « rédaction ». Entretien.

Dominique Thomas est titulaire d’un DEA de l’Institut National des Langues et Civilisation Orientales en études arabes et en sciences politiques de l’IEP de Paris. Il est actuellement doctorant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris et chercheur associé aux programmes du centre de recherche de l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman. Il est l’auteur de Les Hommes d’Al-Qaïda, discours et stratégie (2005) et de Londonistan, djihad au coeur de l’Europe (2005).

Inspire a-t-il été authentifié comme provenant réellement d’Al-Qaïda ?

D.T. : Plus précisément, c’est Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) qui a sorti ce numéro d’octobre. C’est la première fois qu’une revue labélisée Al-Qaïda est diffusée en langue anglaise.

Est-ce qu’il y a déjà eu des antécédents du même genre avec d’autres groupes terroristes ?

D.T. : Il y a eu des précédents en terme de revue anglophone dans la communauté jihadiste mais pas labélisé par Al-Qaïda en tant que tel. Il y a eu un, voir plusieurs, groupuscules localisés en Grande Bretagne qui éditaient en arabe et en anglais, notamment la communauté des algériens de Grande Bretagne qui avait sorti quelques numéro d’une revue qui s’appelait We enlightenment. Mais c’était sur un support papier, pas sur Internet. C’était rédigé en anglais puisque la communauté est basée à Londres et ils voulaient toucher la population locale. Il y a eu par contre à plusieurs reprises des traductions de textes des camps d’entrainement d’Al-Qaïda dans les années 90 en Afghanistan. C’était titré The encyclopedy of Jihad et cela contenait des entrainements et des fiches de fabrication de bombes. Et puis la dernière initiative, c’est celle qui a été mise en place par un pakistanais américain, Samir Khan. Basé en Caroline du nord, il a sorti deux exemplaires d’une revue qui s’appelait Jihad recollection. Lorsqu’il était sous contrôle judiciaire américain, il a réussi à sortir du territoire américain pour se rendre au Yémen. Et il semblerait que Samir Khan ait participé à la création de la revue Inspire. Il a été aidé par un autre américain, Anwar Al-Awalki, bien connu des services secrets, puisqu’il était le prédicateur de Malik Hasan, l’auteur de la fusillade sur la base américaine de Fortwood le 5 novembre 2009.

Quels sont les objectifs d’Al-Qaïda avec ce magazine ?

D.T. : Ce n’est pas du tout pour recruter des combattants. Ils ont une vraie assise au Yémen avec la force humaine suffisante. L’objectif c’est d’abord d’informer et ensuite de racoler une certaine catégorie de la population sur les territoires occidentaux. Les informer de la doctrine jihadiste et les appeler aux fronts. Pas vraiment dans les camps d’entrainement mais plutôt les encourager à mener des actions spontanées pour la cause jihadiste. Leur volonté n’est plus de recruter mais de donner du poids à leur message, de relayer la cause du Jihad. Ils ciblent clairement les populations musulmanes qui vivent en occident puisqu’elles sont beaucoup moins exposées au discours jihadiste, soit par barrière linguistique, soit par une accessibilité complexe à la doctrine.

Un magazine en ligne en langue anglaise est donc le meilleur outil pour ce lectorat. Qu’est-ce qu’on apprend d’Al-Qaïda avec ce nouvel outil de communication ?

D.T. : On constate une professionnalisation de la communication du groupe terroriste. Inspire est un travail tout à fait remarquable. On le voit désormais presque au quotidien avec la multiplication des sites Internet, des « labels Al-Qaïda » et des vidéos de propagandes. Leur communication gagne de plus en plus en qualité dans le montage, dans l’utilisation d’images de synthèse, dans la qualité graphique des outils de communication comme Inspire par exemple. Ils font beaucoup de progrès sur ce domaine-là puisque la communication sur Internet est désormais un enjeu vital pour Al-Qaïda qui n’a ni accès aux médias traditionnels et de moins en moins aux tribunes religieuses des mosquées, excepté dans des territoires qu’ils maitrisent au Pakistan et au Yémen mais qui ne sont plus suffisants pour un combat globaliste et mondialiste.

Pourquoi utiliser un moyen de communication aussi conventionnel qu’Internet alors qu’Al-Qaïda est beaucoup plus médiatique grâce aux attentats par exemple ?

D.T. : Al-Qaïda a deux types de communication. La terreur, c’est la phase opérationnelle. Al-Qaïda menace les régimes qui vont être visés par des attaques afin d’instaurer un climat de terreur chez eux. Il y a ensuite les actions militaires qui font parler d’Al-Qaïda et enfin les revendications. Avec Inspire, Al-Qaïda cherche à faire de la communication informative. Le but est de dire à la  communauté musulmane occidentale, anglophone et non-arabophone ce qu’il se passe au Yémen et dans les pays voisins comme l’Irak ou l’Afghanistan. La cible de ce magazine c’est la communauté musulmane vivant en occident, ce ne sont pas les Yéménites, les Saoudiens sinon ils l’auraient écrit en arabe. Non, le but est de signifier à tous les musulmans, qui habitent en occident, qu’ils vivent dans des pays qui sont en guerre contre l’Islam et qu’ils doivent être conscients de cela et donc s’engager dans la cause jihadiste afin d’agir contre le pays dans lequel ils résident. Par ailleurs, les objectifs de cette revue sont bien finalisés. Il y a une partie opérationnelle avec, dans le premier numéro, un manuel pour fabriquer une bombe dans sa cuisine par exemple. Mais surtout, il y a toute c’est qu’il fallait un web master, des serveurs pour le faire fonctionner et qu’un site peut être attaqué et fermé très rapidement. A l’heure actuelleAl-Qaïda passe par des forums. Il y en a toujours au moins quatre d’actifs. Quand l’un d’eux ferme, un autre prend sa place pendant qu’un autre remplace celui qui vient d’être fermé. Une partie consacrée aux interviews de chefs d’Al-Qaïda qui stigmatisent ou qui parlent quasi-exclusivement de la situation des communautés musulmanes en occident.

Les autorités occidentales craignent-elles que ce moyen de communication soit efficace ?

D.T. : Vu que la revue est en anglais ce sont les pays anglo-saxons qui sont les plus exposés. La menace est prise très au sérieux notamment par les Etats-Unis. Il faut se souvenir qu’à la sortie du premier  numéro en juin dernier, il est probable que ce soit une officine de sécurité américaine qui ait piraté le serveur sur lequel se trouvait Inspire. Le magazine a été totalement « virussé» lui aussi, à tel point que sur les 64 pages qu’il comportait seul 3 étaient lisibles. Les Etats-Unis sont convaincus que ce type de communication a un impact, même si celui-ci ne touche qu’un individu. On pense ici à l’épisode Omar Farouk qui, de Londres, à rejoint le Yémen pour y suivre un entrainement et tenter de faire sauter le vol Amsterdam/Detroit. On pense aussi à Samir Khan qui, après avoir animé des forums jihadistes depuis sa maison de Caroline du Nord, est parti au Yémen et serait, pour une part, à l’origine d’Inspire. Le fait que la « rédaction» d’Inspire soit localisée au Yémen est aussi très important. Cela prouve que la structure d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique tend à se renforcer et cela préoccupe encore plus les américains.

La prochaine étape c’est quoi, un site Internet officiel ?

D.T. : Entre 2002 et 2007 Al-Qaïda a eu sa période sites Internet. Le problème c’est qu’il fallait un web master, des serveurs pour le faire fonctionner et qu’un site peut être attaqué et fermé très rapidement. A l’heure actuelle Al-Qaïda passe par des forums. Il y en a toujours au moins quatre d’actifs. Quand l’un d’eux ferme, un autre prend sa place pendant qu’un autre remplace celui qui vient d’être fermé.

Interview réalisée dans le cadre d’un magazine étudiant

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